J‘ai donc passé une douzaine d’heures à l’armée. Douze c’est peu. Et pourtant, pffiou, payes ta claque. Retour sur une expérience riche et unique.
J’expliquais il y a peu les raisons qui m’ont poussée à accepter cette drôle d’expérience : essentiellement la curiosité et l’envie d’apprendre. En douze heures soyons honnête, on ne prétend pas à saisir de façon exhaustive le fonctionnement de l’armée -de terre en l’occurrence-, on ne devient pas maître en la matière, ni expert, ni rien. On a un aperçu et puis c’est tout. Mais quel aperçu moussaillon ! Marsouin devrais-je dire : c’est comme ça qu’on appelle les recrues qui ont récemment rejoint l’armée pour 3 ans ou 5 ans, c’est selon, et qui sont en cours de formation initiale. Cette fameuse formation qui dure deux mois et demi edit : 6 mois et pendant laquelle, si j’en crois ce que j’ai vu, les marsouins comprennent que s’ils ont signé, c’est pour -au moins commencer par- en chier. Futurs soldats du rang ou officiers, femmes et hommes, tous âges confondus, les militaires en devenir passent tous au crible de ces quelques semaines d’apprentissage/entraînement/formatage au cours duquel un bon nombre quittent le navire, et les autres s’aguerrissent.
L’ »aguerrissement ». Un mot que j’ai re-découvert à Montmorillon, camp d’entraînement ou j’ai justement été entraînée par un capitaine sympathique, avec la bénédiction du caporal du régiment du coin (Poitiers), non sans avoir été vêtue comme il se doit à la mode treillis. Parenthèse modeuse : à l’armée mes amis, la taille se porte (très) haute et le pantalon court, charge aux chaussures (des rangers je crois bien) de remonter assez pour éviter à tout ce qui traîne de venir se loger dans tes souliers. Et on amasse les couches : t-shirt, sous-pull, veste, sur-veste. Ha ça, la tenue n’est pas conçue pour être portée dans ton salon bien chauffé. Mais en pleine nuit, dehors, quand il fait 3 degrés, ça fait le boulot.
Je reviens à nos Marsouins. Pas évident de raconter cette expérience. Voici d’abord la vidéo du « séjour pittoresque », puis quelques trucs plus ou moins essentiels et qui m’ont marquée :
Film – Immersion au sein de l’armée de terre from Richard Ying on Vimeo.
- Sur 46 engagés au début de la formation, il en restait 36 quand nous sommes venus en visite. Les autres ont lâché l’affaire. Les nouvelles recrues ont 6 mois, renouvelables m’a-t-on dit, pour démissionner.
- Sur les 36 restants, une femme. A ma question lui demandant s’il lui pesait d’être la seule femme, elle m’a répondu que non, ça allait, que les gars étaient gentils, et que, la fournée de marsouins précédente comptant deux femmes, ça faisait quand-même du bien de les croiser de temps en temps aux douches du camp de base. Et je vous le donne en mille, avant de s’engager, la demoiselle était… coiffeuse !
- On peut s’engager dans l’armée dès 17 ans et demi. Les plus jeunes du bataillon que j’ai rencontré avaient 18 ans et le plus âgé dans la trentaine.

- Les rations de combat françaises ont la côte. Une ration française s’échange contre 4 américaines (que du liophylisé).
- Une nouvelle recrue gagne 1200 euros par mois. Net si j’ai bien compris. Pour beaucoup de ceux avec lesquels j’ai pu discuter un peu, le salaire semble être une des motivations pour rejoindre l’armée, mais pas la première. La recherche de stabilité, les perspectives d’évolution, l’aspect humain -notamment la solidarité- et les possibilités de séjour à l’étranger m’ont été mentionnées plusieurs fois. Un soldat ayant onze ans de carrière (impossible de me souvenir de son grade), dont 6 à l’étranger en « op’ex » (pour opération extérieure), et « chargé de famille » m’a dit gagner 1500 euros (notez qu’il était 1 heure du mat’ et qu’il faisait 3 degré, je me repète, et que donc mes infos sont sujettes à caution – Si besoin je ferai un edit correctif).
- L’armée accueille les femmes, certes, mais a du chemin à faire pour 2-3 détails à la con, genre : s’il n’y a pas d’eau courante, donc pas d’eau dans les toilettes, sachez messieurs qui pensez aux infrastructures, même à celles temporaires et de fortune, que nous, mesdames, subissons régulièrement ce qu’on appelle communément les règles. Maintenant fermez les yeux. Et imaginez vous, les fesses en l’air, sans PQ, un tampax ensanglanté à la main, pas de poubelle, pas de possibilité non plus de le jeter dans les toilettes sous peine de les rougir façon sachet de thé. J’ai été assez claire ? Prévoyez un truc. Je ne sais pas quoi. Mais je vous fais confiance, vous êtes capable de transporter un mec blessé en pleine nuit sur un brancard improvisé, vous trouverez un solution pour ça aussi.
- Les deux hommes avec lesquels j’ai pu discuter un peu de leur vie personnelle m’ont dit s’être mariés en uniforme. Ce n’est pas obligatoire. Pour eux, cela semblait une évidence et une fierté. (Avec mes excuses pour le saut du coq à l’âne !)
- Toutes les personnes croisées sur place ont été accueillantes, ouvertes au dialogue, causantes, voire bavardes. Je dois dire que ça m’a beaucoup surpris, à contrepied de l’idée clichée que j’avais du militaire austère et renfermé. Du plus jeune au grand chef, tous ont été loquaces, voire se sont montré désireux de communiquer sur leur métier et leur vie de militaire. Etonnant.
- Les jeunes recrues auxquelles j’ai parlé ont eu auprès de moi un discours étonnamment mûr, posé et réfléchi et cohérent aussi bien vis à vis d’eux-même que vis à vis du groupe et de l’armée en général. Cohérent… voire semblable.
- Les duvets de l’armée, c’est de la merde. Selon les dire des militaires que j’ai croisés, les soldats de carrière investissent dans leur propre matériel. Sans blague le duvet que l’on m’a prêté était volumineux, lourd, et même accompagné d’une sur-duvet soi-disant isolant, ne m’a protégée en rien quand il s’est agit de dormir quelques malheureuses mais précieuses 2 heures 30 dans une baraque au design épuré (les murs, un toit en tôle ondulée, un micro chauffage pour un bon 30 mètres cube de volume, et de luxueux lits Picot).
- L’aguerrissement, c’est pas de la gnognotte. Moi après 10 km de marche (rapide, on n’est pas là pour déconner), une dîner en ration de combat (nourrissant mais il faut bien le dire, tiédasse) et une nuit sans sommeil, à le chercher en vain tout en tremblant de froid, j’ai mis 24 heures à récupérer. Les mecs et la nana, ça faisait 2 mois qu’ils étaient là. Et la marche de nuit ce n’était pas leur première. Et ils portaient leur sac eux, le fameux paquetage, avec le duvet lourd dedans, et tout leur barda, et une arme aussi, un genre de mitraillette dont je me suis empressée d’oublier le nom. Bin les Marsouins, tous frais qu’ils sont à l’armée, ils en chient grave et je les ai vus en baver pour tenir la route et la cadence, et, comme l’ambitionne l’armée, dépasser ses limites. Sinon c’est dans le camion des loseurs que ça se finit, et ça, ça craint.
- Quand ils ne sont pas au régiment (le camp de base avec des vrais immeubles, du chauffage, une cantine et des douches), les marsouins sont au camp d’entraînement (et on oublie tout le confort susmentionné). Nous avons été logés à la même enseigne qu’eux. Honnêtement j’ai été surprise, je ne m’attendais pas à un hébergement aussi spartiate et, je le dis sans honte, j’ai eu du mal à m’y faire. L’absence d’eau courante, passe. Les lits Picot, ça me va aussi. Le minimum d’électricité courante, ok. Mais le froid, bordayl, je ne peux pas, c’est confirmé. Or le programme c’était de dormir dans une pièce farcie de courants d’air, avec une température intérieure qui frôle l’extérieure (3 degrés), pour une durée réduite à 2h30 (entre 4h15, fin des joyeusetés nocturnes conclues par un vin chaud -je crois en notre honneur- et 6h45, heure du café matinal avant levé de camp). Dormir. J’en rêvais à ce stade, après ma marche pourtant avortée à mi-parcours. Et impossible, trop froid. Trop froid. trop froid. Jusqu’à l’obsession cauchemardesque. C’est vous dire comme je faisais la gueule au « réveil »
… et comme les marsouins sont aguerris par la dureté de leur entraînement.
- Les méthodes de management de l’armée m’ont semblées différentes des clichés que j’avais en tête. Autant le dire : moins connes. Pas vraiment de « marche ou crève », et une solidarité de groupe au coeur des valeurs. J’ai quand-même entendu, d’un formateur (impossible de me rappeler son grade) à un marsouin : « Machin ! Qu’est-ce qu’on dit dans le bataillon ? Plus c’est grand plus c’est…?
Et Machin de répondre « Plus c’est grand plus c’est con mon lieutenant. »
A savoir qu’ici machin= nom de famille du marsouin ; que Machin était un brin à la bourre ; que Machin est un grand dadais, et le Lieutenant (grade inventé par mes soins, je ne suis pas du tout sûre que ce fut un lieutenant) un petit dadais, justement.
J’ai assisté à 3 ou 4 dialogues de ce type qui je l’avoue m’ont choquée. Il semblerait donc malgré tout que la fameuse technique du management par l’humiliation perdure quelque peu.
- Les jeunes recrues que j’ai croisées n’avaient pas ou peu de culture géopolitique. Les soldats plus âgés, ayant vécu une ou plusieurs « op’ ex » ont en revanche connaissance des conflits en cours et m’ont paru suivre d’assez près l’actualité politique et les enjeux politiques et économiques brassés. Je leur ai posé pas mal de questions. Aucun n’a partagé de désaccord, ni d’accord d’ailleurs, avec la politique de la France. S’ils ont le droit d’adhérer à un parti politique à titre personnel, les soldats ne doivent pas s’exprimer autrement qu’en leur nom personnel. Pourtant comment imaginer que, documenté, un soldat soit à 100% en phase avec les décisions stratégiques géopolitiques de son pays ? Et comment oublier que le chef de l’armée, c’est le président de la République ? Autant je comprends que l’armée ne puisse fonctionner correctement que si ses soldats font abstraction de leur opinion, autant je trouve difficile – voire impossible, à titre personnel, d’oublier mes convictions et idéologies, en général et en particulier dans le cas de la guerre.
Ce sera tout pour aujourd’hui. Le morceau est costaud, je vous laisse digérer jusqu’à demain pour un 3ème billet consacré à cette expérience en immersion avec l’armée de terre.

2/3 vraiment? Pas vu passer le 1/3 moi.
« Autant je comprends que l’armée ne puisse fonctionner correctement que si ses soldats font abstraction de leur opinion, autant je trouve difficile – voire impossible, à titre personnel, d’oublier mes convictions et idéologies, en général et en particulier dans le cas de la guerre. »
Heureusement si la France t’envoie en guerre, Sabine, elle te pardonnera volontier tes velléités prosélytes, du moment que tu te fais tuer comme les autres
Je considère le billet « Des questions pour l’armée ? » comme étant le 1/3
Dommage collatéral de mon prosélytisme, je risquerais trop de finir dans le maquis ! Non, décidément, on n’est pas fait pour tous les métiers !
Très sympa de lire ton ressenti face à cette institution.
Seul bémol (technique) à ton post : « marsouin » n’est pas le nom générique donné aux jeunes recrues de l’Armée de terre mais celui donné aux engagés qui servent dans les troupes de marine
[...] Expérience immersion à l’armée, 3ème et dernier épisode. Voir les épisode précédent ici et là. [...]
Merci @Myrgrim ! Je crois que c’est d’ailleurs ce que l’armée recherchait en organisant cette visite : se voir à travers un autre regard que celui des siens.
Pour les Marsouins, oui, maintenant que tu le dis, ça me revient ! J’avoue, les grades, les différents types d’armée, j’oublie aussi vite qu’on me le dit : terre/mer/ciel, du grade, lieutenant, caporal, général, officier, opex, etc… Pour moi c’est blanc bonnet, alors que je sais bien qu’il y a de vraies différences. Mais impossible de m’y faire
En effet, en lisant tes posts, on peut constater ce dont on avait parlé : l’idée était de montrer l’Armée moderne telle qu’elle est, avec ses intérêts et ses défauts/faiblesses.
Évidemment, c’est un contexte de vie qui ne convient pas à tout le monde mais ce genre d’opérations permet de dépoussiérer les idées préconçues et les a-priori négatifs sur l’institution.
C’est d’autant plus appréciable de voir que tu partais à reculons (voir même tu hésitais beaucoup à le faire) et que tu en reviens satisfaite d’avoir fait l’expérience (même si ça ne serait pas une vie pour toi
)
[...] bien écrit – de Pénélope / le billet très intéressant avec pas mal de chiffres de sabine est ici / le flickr de la mitraillette humaine est là et d’ailleurs je suis [...]